No Land’s Song, une formidable aventure pour les voix féminines

Manifestement, le 7ème art iranien ne cessera de nous surprendre. Une séparation, À Propos d’Elly, Les Chats persans, Taxi Téhéran, Iranien, This is Not a Film ou encore Une femme iranienne, que de preuves que le cinéma iranien ne pourra jamais mourir même dans un pays liberticide et même s’il doit vivre en marge de ce dernier.

Dans son nouveau documentaire No Land’s Song, le réalisateur iranien Ayat Najafi nous plonge dans le quotidien d’une compositrice qui n’a pas froid aux yeux dans un pays où tout est presque interdit.

Pendant 3 ans, Ayat Najafi va suivre de près sa sœur Sara Najafi, compositrice de musique, pendant la préparation d’un projet de spectacle à Téhéran. Des préparatifs qui peuvent paraitre anodins chez nous mais qui, dans le cas de l’Iran, tournent à tous les coups au cauchemar. Le récital, qui lui tient tant à cœur, représente un hommage aux chanteuses solistes iraniennes; une « espèce » en voie de disparition aujourd’hui. Ainsi, dès les premières minutes du documentaire, on est face à un des principaux problèmes dont souffrent tous les artistes en Iran: la censure.

Son premier défi sera donc de convaincre les chanteuses ainsi que les musiciennes de l’importance de son entreprise pour la femme et la société iranienne. Elle réussira finalement à former une équipe de choc de femmes courageuses et engagées ; mais la longue aventure ne fait que commencer pour elles.

La chanteuse iranienne (Parvin Namazi), l’arménienne (Sayeh Sodeyfi), les deux chanteuses françaises (Jeanne Cherhal et Elise Caron) et de la sulfureuse Emel Mathlouthi (une chanteuse tunisienne qui s’est faite connaitre par sa chanson "Kelmti Horra" lors des manifestation contre Ben Ali à Tunis en 2011).
La chanteuse iranienne (Parvin Namazi), l’arménienne (Sayeh Sodeyfi), les deux chanteuses françaises (Jeanne Cherhal et Elise Caron) et de la sulfureuse Emel Mathlouthi (une chanteuse tunisienne qui s’est faite connaitre par sa chanson « Kelmti Horra » lors des manifestation contre Ben Ali à Tunis en 2011).

La censure dans un Iran kafkaïen 

Nous l’avons bien compris, No Land’s Song dénonce avec force et audace les règles qui régentent le quotidien des iraniennes et des iraniens.

La destruction du patrimoine culturel iranien et de sa richesse musicale est bien une réalité depuis la Révolution islamique de 1979. Tous les cabarets ont été fermés depuis, accompagnés d’un grand nombres de salles de cinéma et de théâtres, la ventre de CD est aussi interdite (sauf ceux autorisés par les autorités) et les représentations artistiques sont systématiquement non autorisées sans pour autant qu’il y ait de lois qui les interdisent.

Nous en arrivons donc au cauchemar administratif que va vivre Sara. Des allées et venues au ministère qui n’en finissent pas; de quoi décourager le plus téméraire d’entre nous. Même lorsqu’on daigne l’autoriser à se produire sur scène, des conditions impossibles lui sont imposées: la liste des noms des spectateurs, ne pas danser sur scène ou encore être accompagnées de voix masculines de façon à couvrir celle des femmes solistes…

Qu’en disent les mollahs?

Le cran de Sara ne se limitera pas seulement au fait d’être filmée sans voile, elle va jusqu’à utiliser un micro caché lorsqu’elle rencontre les officiels du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique. Elle veut tout nous montrer, tout nous faire entendre! Aussi, pour en avoir le cœur net ou pour nous montrer tout simplement d’absurdité de la chose; Sara va même demander à un mollah (théologien musulman) une justification à cette « interdiction religieuse ».

D’après lui, une femme musulmane ne devrait jamais hausser la voix (il y a en effet une limite qu’on ne doit dépasser) afin de ne pas « provoquer du plaisir » aux hommes qui l’écoutent. Selon le mollah, il n’est même pas permis à un homme d’écouter la voix d’une femme qui lui est « étrangère ». Par contre, il en est autrement de nos jours en Iran pour des raisons pratiques puisque les femmes travaillent et font totalement partie de la vie publique. Dans ces conditions seulement, le régime « révolutionnaire » a décidé de permettre au genre féminin de parler aux hommes… Merci mollahs iraniens pour votre indulgence et votre ouverture d’esprit!

Hypocrisie officielle et guerre contre la culture

S’il est officiellement interdit pour une femme de chanter seule en public. Il n’en est rien du fait de le faire sur scène du moment que ce n’est ni en solo ni devant un public masculin. Légalement, Sara a bien le droit de monter un spectacle et ses chanteuses ont le droit de chanter sur scène en groupe. Cependant, la situation actuelle en Iran est beaucoup plus subtile et perverse. L’absence d’interdiction n’en fait pas forcément un droit. Les autorisations du ministère sont donc très souvent refusées sans pour autant que les raisons soient énoncées.

Néanmoins, l’actualité nous prouve bien que le problème en Iran est tout simplement la présence de la femme sur scène et non pas seulement sa voix. En novembre 2015, l’orchestre symphonique de Téhéran a annulé sa représentation de l’hymne nationale iranien 15 min avant le début du spectacle parce que ses musiciennes n’ont pas été autorisées à monter sur scène et jouer.

Aussi, plusieurs chanteurs et musiciens, n’ont plus le droit de monter sur scène. C’est le cas d’ailleurs de Mohammad Reza Shadjarian à cause de son engagement politique contre la répression et son soutien pour le mouvement vert de 2009. La censure n’épargne donc aucune expression artistique et touchera aussi le cinéma iranien y compris le documentaire de Ayat Najafi qui va briller à l’étranger à défaut d’être autorisé en Iran.

 

Sauver les voix féminines iraniennes

La chanteuse Delkash dans le film « Farda Roshan Ast » (1960)

Si Sara tient tant à son rêve, c’est justement parce que d’autre iraniennes avant elles l’ont vécu et réalisé. Des chanteuses ont résisté et résistent encore contre les interdits religieux et l’intolérance. D’ailleurs, le documentaire nous fait découvrir plusieurs d’entre elles : la grande diva Delkash qui chantaint sans complexe le vin et l’amour ou encore la sulfureuse Qamar ol-Molouk Vaziri qui a refusé de se voiler sur scène dans les années 20.

Qamar ol-Molouk Vaziri chantant une des chansons politiques engagées mise à l’honneur dans le documentaire: « Morgue Sahar » (L’oiseau de l’aube)

Mise à part les magnifiques voix qui sont représentées ici et qui ne vous laisserons pas impassibles, ce qui impressionne, c’est avant tout l’énergie et l’audace de Sara et des chanteuses iraniennes qui l’accompagnent. Elles ont toutes choisi de s’exprimer et de chanter sans renoncer ou quitter leur pays et sont prêtes à tout pour.


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