La tolérance ou comment supporter l’Autre : Un rapport asymétrique et une mise en latence de conflits continus ?

« Celui qui tolère, insulte ». Johann W. Von Goethe, Pensées. Droit et reconnaissance politique.

            Par truisme, la tolérance ne se définit plus. Ce terme fait ainsi l’objet d’une banalisation laudative dans la mesure où rares sont les personnes qui se revendiqueraient intolérantes. C’est dans cette présente logique que l’on traitera la tolérance (religieuse) intimement liée à la liberté de conscience et donc, par extension, à la laïcité ainsi qu’au vivre-ensemble. Cette notion est, cependant, polysémique et rarement définie pour elle-même. L’on fait souvent abstraction de la problématique philosophique qu’elle renferme. Il existe pourtant une certaine méfiance à l’égard de ce substantif et de la situation conflictuelle qu’il maintiendrait de façon latente[1]. N’est-ce pas de la condescendance, le seul fait de supporter ceux que l’on ne reconnaît pas complètement égaux ? L’enjeu est tel que cette notion demeure fragile et peut à tout moment laisser place à son opposé, qu’est l’intolérance. L’on analysera, en effet, de quelle façon les limites du tolérable, du seuil de tolérance, sont définies unilatéralement par le tolérant (dominant) dans sa relation avec le toléré (dominé).

            Par ailleurs, la tolérance a été constitutionnalisée, pour prendre l’exemple français, ce qui eut pour conséquence que la religion s’est retirée dans la sphère privée et la tolérance (religieuse) a perdu de sa faculté conflictuelle. En revanche, aujourd’hui, avec la visibilité entre autres de l’Islam sur l’espace public français, cette question de tolérance revient avec acuité. Ce modèle républicain se doit alors de relever le défi d’être davantage inclusif vis-à-vis de nouvelles formes de pluralisme religieux.

            Ainsi, va-t-on décrypter l’étymologie de ce substantif et les glissements sémantiques dont il fait l’objet, en vue de saisir l’historique de ce terme aux racines chrétiennes (clémence de la Vérité théologique envers l’erreur des autres croyances religieuses). Terme qui par la suite s’est constitutionnalisé (liberté de conscience), sécularisé, mis au service de la laïcité, notamment de la République Française et sa religion séculière. L’on se consacrera donc à revenir sur son contexte d’émergence (les Lumières), concomitant d’ailleurs avec la naissance de l’Orientalisme avec comme fil rouge, le rapport asymétrique à l’Autre Oriental, Arabo-musulman (l’Orient n’est plus une menace car décadent donc peut être toléré mais cette tolérance condescendante dérive aux conceptions intolérantes de l’Islam « fanatique », au « despotisme Oriental »). L’on finira, ensuite, par les usages et mésusages actuels de ce terme par rapport au discours dominant d’un Islam « intolérant », figé, qui ne serait pas en capacité de s’adapter aux valeurs laïques de la France. Les dérives discursives feront que l’on évoquera l’appellation « tolérance zéro ». La finalité étant de proposer un terme qui serait à même de remplacer la tolérance, qui annihilerait potentiellement toute asymétrie et serait porteur à terme d’un projet de société interculturelle : la déférence.

De l’étymologie et des glissements sémantiques du terme « tolérance ».

Dans un premier temps, l’on démontrera dans quelle mesure la « tolérance » constitue un terme instable et contradictoire. Il se situe à mi-chemin entre le renoncement à une hostilité dont la manifestation est possible, et une forme de reconnaissance. La tolérance, en effet, prend fin soit dans l’hostilité, soit dans la reconnaissance d’un droit. Ce substantif est composé de la racine tol, tel dont dérivent tollere, tollerare signifiant porter, supporter, parfois combattre. La tolérance s’effectuerait ainsi au prix d’un effort, pouvant se transformer en conflit.

Au XIVe siècle, la tolérance apparaît d’abord, dans sa première occurrence, comme « l’action de supporter patiemment des maux ». L’antonyme de la tolérance est donc l’intolérance conçue comme « manque d’endurance ». Dans ce registre médical, est renforcée l’idée de résistance à un mal, l’image de supporter une substance/un corps étrangers. En effet, il s’agit de supporter jusqu’à un certain seuil sans dommage apparent les effets chimiques ou physiques auxquels un individu est exposé (médicament, antibiotique, insuline, etc.). C’est seulement ensuite que le sens s’est spécifié dans le registre religieux, ou plutôt politico-religieux.

C’est ainsi que la définition retenue de ce terme dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en 1694, est la suivante: « Condescendance, indulgence de ce que nous ne pouvons pas ou ne voulons pas empêcher ». Ceci impliquerait de permettre l’expression d’un mal, d’une erreur supposés.

Encore plus fort qu’un jugement de valeur, l’on constaterait un rapport dosimétrique entre le tolérant et le toléré. En 1964, une nouvelle définition dans le Paul Robert fut maintenue : « Admettre chez Autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même, qui respecte la liberté d’Autrui en matière de religion, d’opinions philosophiques et politiques ». Ceci présupposerait une asymétrie non négligeable dans une relation donnée avec Autrui dans le sens où celui qui tolère serait le détenteur du pouvoir. En d’autres termes, le tolérant ne se sentirait plus menacé, ce qui le pousserait à tolérer la différence d’Autrui, sur quoi l’on reviendra dans le cadre de l’Orientalisme.

 Il est donc fort utile de préciser que le fait de tolérer n’est pas de reconnaître Autrui comme un alter ego, mais seulement admettre son droit à l’existence, sans se soucier d’entrer en relation d’amitié et d’entraide avec lui. C’est dans ce sens que toute personne ayant le « pouvoir discrétionnaire » de tolérer ou non, n’abandonne pas complètement (tous) ses préjugés. A cet effet, Jean Cocteau, poète et dramaturge, avança ceci : «Je ne supporte pas qu’on me tolère ».

C’est ainsi que la tolérance impliquerait que le tolérant dispose de l’entière liberté de définir les limites du tolérable, de fixer le seul de tolérance par rapport au toléré, ce qui laisse place à l’opposé de ce terme, qui est effectivement l’ « intolérance ». La tolérance paraît être, à la fois, un principe d’inclusion et d’exclusion d’Autrui (« paradoxe traditionnel », Habermas). Quant au conflit, il serait la raison d’être de la tolérance car s’il y aurait la seule indifférence, l’on n’aurait pas recours au sentiment de tolérance. La tolérance présuppose donc le conflit, exactement comme le courage présuppose la peur. En revanche, ce conflit se trouve en état de latence car si la cause du conflit demeure, sa puissance déclanchante est en quelque sorte désamorcée. Ainsi, la fragilité de ce terme est telle que si la source du conflit s’estompe, la tolérance est inutile ; si le conflit éclate, la tolérance n’est plus. L’entre-deux incertain permis par ce terme sera étayé, dans les parties suivantes, au travers d’exemples historiques et actuels.

Contexte phare d’émergence de la « tolérance » (religieuse) : Le siècle des Lumières (1715-1789).

            La notion de tolérance apparût avant le siècle des Lumières, en France, mais ce n’est que durant cette phase historique, que l’idée de tolérance religieuse a fait couler beaucoup d’encre et a été défendue en tant qu’une composante d’un nouveau projet de société. Consacrons nous alors au siècle des Lumières. L’élément déclencheur de cette mouvance n’est autre que l’affaire Calas en 1762. Une célèbre affaire qui vit un père de famille protestant de Toulouse accusé d’avoir assassiné son fils en vue de s’opposer à sa conversion au catholicisme. Il fut condamné à mourir dans d’atroces souffrances. Le philosophe Voltaire s’en empare dans son « Traité sur la tolérance », en 1763, afin de lutter contre le fanatisme religieux, qualifié d’ « infâme ». La finalité pour les fameux philosophes des Lumières étant d’assurer la « liberté de penser, de professer la croyance qu’ils jugent la meilleure ».

            Progressivement, les représentants des protestants pensèrent à rejeter l’idée-même de tolérance car elle leur paraissait entachée d’un insupportable sentiment de supériorité. Dans cette logique, le pasteur Rabaut Saint-Etienne fit un discours stimulant le 23 août 1789, dans un contexte de naissance de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en France. Il aspirait à répondre au curé Laborde, de tradition catholique, préconisant la tolérance pour « les cultes étrangers », pourvu que la priorité soit reconnue à la « Religion », à savoir le catholicisme[2].

La tolérance, étant connotée religieusement parlant, fut ainsi relativement rejetée du fait qu’elle sous-tend que le tolérant se trouve dans la vraie religion, et le toléré, dans l’erreur, voire même l’hérésie. Il est à rappeler toutefois que lors de la seconde moitié du XVIIIe siècle, tolérance et intolérance sont pensés comme un couple inséparable. En effet, ceux qui voulaient étendre la tolérance religieuse aux « Mahométans », aux « Chinois », ou encore ce que l’on qualifiait de religions « exotiques », furent accusés de pratiquer du « tolérantisme ». Pas de tolérance pour les « ennemis de la tolérance », tel est le mot d’ordre (Erhard)…C’est ainsi que le terme de tolérance fut critiquée sur le sol Français et en Europe en général, au XVIIIème siècle. Ce fut pourtant entretenu dans le cadre du rapport de répulsion/attraction avec l’Orient. Rapport confus pouvant facilement glisser vers de l’intolérance. 

Concomitance des Lumières avec l’Orientalisme : Intolérance au « despotisme Oriental », à l’Islam « fanatique ».

         L’Orientalisme (XVIII-XIXème siècles), étant la construction du savoir autour de l’Orient, coïncide avec le siècle des Lumières. L’Europe se développe (suprématie politique, progrès technique), et aspire à comprendre un Orient qui ne menace plus comme du temps des Croisades. L’image de cet « inverse » constitue un élément essentiel de l’eurocentrisme (Bichara Khader). Eurocentrisme que souligne Georges Corm quand il avance que « l’Orient est un miroir dans lequel l’Europe peut mieux contempler sa supériorité ». Jusqu’au XIXème siècle, l’Europe a donc pris conscience d’elle-même en s’opposant à l’Islam arabe (Abdallah Laroui). C’est ainsi que l’Occident avait construit, en termes idéels, la Méditerranée comme une barrière entre les dits progrès et immobilisme. Il vantait sa suprématie intellectuelle et son art de gouverner, notamment, par le « destin particulier et singulier » de l’Europe ainsi que ses racines helléniques.

Désormais, l’Orient n’étant plus une menace pour l’existence de l’Occident (affaiblissement de l’Empire Ottoman), il devient alors un objet de curiosité, pouvant être toléré, donc supporté. L’on verra, toutefois, que les limites fines du tolérable basculeront dans de l’intolérance qui ne dit pas son nom. Ceci aura pour résultat l’essentialisation ainsi que le déterminisme fixiste de tout un Orient, finalement incompris. Intolérance car l’Orientalisme cherche à priori à expliquer, en termes scientifiques, l’Orient dans son immobilité et sa différence, dans sa « modernisation impossible » de l’Islam, lui ôtant sa capacité d’évolution. Cette curiosité est faussée, de ce fait, par un certain nombre de préjugés (notamment religieux), mais également par des appétences politiques. Par la suite, parce que l’Occident aura justifié scientifiquement sa suprématie sur l’Orient moins impressionnant et moins « évolué », alors peut se préparer le colonialisme impérialiste, ce qui dérive donc potentiellement à la domination.

Pour l’Européen du XVIIIème siècle, le voyage en Orient vise particulièrement de façon consciente ou non à se confirmer dans sa propre identité, en tolérant, en allant « vers la différence pour s’assurer de soi-même » (T. Hentsch). A l’Europe est opposé désormais un Orient immobile, despotique, archaïque, ce qui renforce l’intolérance notoire qui lui est associée. C’est aussi le siècle de Voltaire pour qui le prophète de l’Islam est fanatique, violent et fourbe (« Le fanatisme ou Mahomet, le prophète », Voltaire, 1741). Mais peut-être s’agissait-il uniquement de critiquer la religion chrétienne en se cachant derrière l’Islam afin de contourner la censure, et d’éviter d’attirer les représailles de l’Eglise. En revanche, avec Montesquieu, l’Islam devient despotique, et donc aux antipodes de l’Occident[3], ce que l’on retrouvé insinué dans « De l’esprit des lois » (1748) mais plus patent dans « Les lettres persanes » (1721). Le despotisme serait ainsi une réalité intrinsèque, voire immuable, de l’Orient[4]. Sa vision déterministe, essentialiste bénéficie pourtant d’une large audience au point d’être actualisée au XXème siècle par l’ouvrage de Karl Wittfogel « Le despotisme oriental » (1964). Est minimisé l’apport scientifique des « Arabes » qui n’auraient fait qu’adapter l’ensemble de l’encyclopédie grecque selon Ernest Renan, d’autant qu’ils seraient une « race incomplète ».

Après que l’Orientalisme ait établit un échange inégal dans une situation déterminée, de justifier la suprématie de l’Occident, le colonialisme peut enfin prendre place. L’Orient n’étant plus menaçant, il peut être dominé. L’exemple d’Hegel est, éminemment révélateur du rapport asymétrique qu’induit la tolérance. Tout en concédant aux « Arabes » qu’ils ont cultivé les arts et les sciences, il estime  en effet que l’Islam représente une page tournée dans l’Histoire universelle car éphémère : « Actuellement, l’Islam a disparu depuis longtemps déjà du domaine de l’Histoire universelle et est rentré dans la nonchalance et le calme de l’Orient ». C’est donc parce qu’il y aurait une absence d’animosité, de méfiance à l’égard de l’Orient selon Hegel que l’on passe de la tolérance à la domination de l’Orient.

Porosité dangereuse du substantif à son antonyme :

*Du seuil de tolérance à l’intolérance à Autrui.

            Comme il a été expliqué ci-dessus, le terme « tolérance » demeure instable car toute tolérance renvoie, certes, à un seuil de tolérance, pouvant basculer facilement à l’intolérance. Cette expression, relevant du registre sociologique, désigne à priori le seuil de tolérance d’une communauté face à une autre. Plus précisément, il s’agit d’un pourcentage d’éléments étrangers qu’une communauté est censée pouvoir accepter, et au-delà duquel se produirait un phénomène de rejet. Au début des années 1970, dans le cadre d’une étude publiée par l’Institut national d’études démographiques (INED), l’expression « seuil de tolérance » émerge véritablement dans le discours public. Le principe est alors avancé qu’au-delà d’un certain degré de présence de la population étrangère dans la population globale, d’inévitables frictions se produisent. L’immigration (notamment des populations d’origine maghrébine, culturellement musulmanes) s’apparente donc à un problème. Par exemple, l’une des questions demande aux personnes interrogées à partir de quelle proportion d’enfants étrangers, dans une classe de trente élèves, elles changeraient leurs enfants d’établissement. Les résultats correspondent pour cette question à un taux de 10 %, ce qui a valu à cette étude d’être dénoncée comme xénophobe, raciste.

            Pour défendre les principes de respect mutuel et de prévention, il n’est pas besoin de transiter par la théorie de « seuil de tolérance » dont un chercheur de l’INED, Yves Charbit, souligne la perversité. Cette théorie ouvrirait sur une forme de légitimation du racisme puisque les réactions de cet ordre auront tendance à être considérées comme « normales » dès lors que le « seuil » sera dépassé. Le chercheur évoque également qu’« une théorie comme le “seuil de tolérance” permet aux autorités gouvernementales ou même départementales, d’échapper à leurs responsabilités. » (D & L, octobre 1977). Expression d’un sentiment de saturation, la théorie du « seuil de tolérance » n’est pas plus fondée scientifiquement en 2016 qu’en 1971. Elle peut être exploitée en vue de légitimer des discours en rupture avec le pacte républicain. Agrémentés de chiffres fantaisistes, cette théorie peuvent s’appuyer sur des tensions et des fractures, réelles ou non, et les surdéterminer. Récemment, le débat relatif au seuil de tolérance a été apparent dans le cas de la « Jungle de Calais », en France, notamment au niveau des politiques.

* De la tolérance sous conditions à la « tolérance zéro ».

         De nos jours, la tolérance est corrélée à la laïcité. Ce vivre-ensemble serait-il toutefois sous conditions ? La question dans le débat public français est désormais de savoir si l’intégration d’immigrés est possible ou encore jusqu’à quel point les français d’origine étrangère seraient contraints à montrer patte blanche (s’assimiler ? effacer les particularismes socioculturels, religieux ?) pour ne pas faire l’objet de suspicion. Ce serait un discours qui mettrait de côté le débat plus important relatif aux égalités sociales (Pierre Tevanian, « La mécanique raciste », 2017). Les oscillations douteuses et instables de la « tolérance » à l’intolérance rendent compte, dans les exemples suivants, de la nécessité de rejeter ce terme.

            En 2013 déjà, un sondage réalisé par Ipsos pour le Monde (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et la Fondation Jean Jaurès sur les nouvelles fractures de la société française, démontrait la perception qu’ont les Français de l’Islam. 74% des individus interrogés estiment, effectivement, que l’Islam est « intolérant » et qu’il n’est pas compatible avec les valeurs de la société française. Chiffre plus radical encore, huit sondés sur dix jugent que la religion musulmane cherche « à imposer son mode de fonctionnement aux autres ». Enfin, plus de la moitié des personnes interrogées pensent que les musulmans sont « en majorité » (10 %) ou « en partie » (44 %) « intégristes », sans que l’on sache ce qu’elles entendent par ce qualificatif fourre-tout. Cette intolérance à l’Islam dit « intolérant » aurait relativement explosé lors de la phase post-attentats en France, avec les actes islamophobes qui auraient augmenté (2015). En effet, ils se seraient accrus entre 2014 et 2015 de 223%, qu’il s’agisse de menaces ou de violences physiques. L’Islam, notamment des populations d’origine maghrébine, paraît menaçant ce qui aura pour conséquence de nourrir l’intolérance tandis que lorsqu’il n’y a pas de méfiance de l’Autre, menace à l’égard de l’identité nationale, des valeurs laïques, l’on peut tolérer Autrui. Ces études font fi de la majorité silencieuse des musulmans en les cantonnant dans un bloc monolithique, dans une essentialisation dangereuse. Ce déterminisme de l’Islam « intolérant », « violent », « archaïque », serait donc renforcé par les attentats, suite desquels l’Etat d’urgence a été décrété perdurant encore en France, signe d’une insécurité ressentie et surdéterminée.

Ceci s’accompagne par une stratégie politique et judiciaire renforcée visant à éradiquer la délinquance et les apôtres du terrorisme, que l’on peut qualifier de « tolérance zéro ». L’insécurité serait, ici, corrélée à l’Islam ou de façon plus extensive, serait spécifique à une certaine population, ce qui sera qualifiée de « délinquance bronzée ». Ceci témoigne d’une confusion entre obsession sécuritaire et angoisses identitaires, traversant le débat public français. Viendront alors, à titre d’exemple, les débats autour de la déchéance de la nationalité française des binationaux, et de façon plus générale, autour de l’enjeu d’adaptation (difficile) de l’Islam aux valeurs républicaines. Le corps « étranger » ne cesse donc de questionner les certitudes et de redéfinir le contrat social.

            C’est ainsi que la République Française, ou la Respublica (chose publique) se doit d’être accessible à tous ses citoyens car est, par définition, la propriété collective de tous. Le vivre-ensemble se trouve, cependant, déstabilisé par les dérives congénitales de la « tolérance», terme intrinsèquement insuffisant. Il (vivre-ensemble) serait plus visible si la « tolérance » n’aurait pas été banalisée dans le débat public, impliquant pourtant une relation condescendante décomplexée. Ce substantif et l’idée qu’il renferme se doivent d’être rejetés en vue de stabiliser et clarifier la relation à Autrui, dans une forme de réciprocité enrichissante. La finalité étant d’empêcher tout conflit latent, tout raccourcis cognitif dangereux. L’on a d’abord pensé à deux termes pouvant remplacer la « tolérance », mais étant incomplets ou trop aboutis, ils ont aussitôt été abandonnés. Le premier terme est « respect » mais l’on peut respecter Autrui tout en admettant qu’il se trouve dans l’erreur, ce qui peut éventuellement laisser ouvert une animosité si l’on estime que des éléments ne méritent aucunement le respect. Quant au second, il s’agit de « reconnaissance », mais ce terme implique un droit politique, une forme nettement plus aboutie de la considération de l’Autre. L’on propose alors le terme de « déférence », qui nous semble être une sortie, une élimination de la conflictualité que pourrait générer la « tolérance » car il s’agit bel et bien d’une adhésion enthousiaste à l’Autre, une forme d’absorption enrichissante de la différence, visible dans une certaine ouverture, une volonté d’écouter et d’apprendre de l’Autre. Ce dernier n’étant plus perçu comme altérité radicale.

[1] Célèbre boutade de Paul Claudel, dramaturge : « La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! ».

[2] Pasteur R. St. E.: « Messieurs (…), le mot d’intolérance est banni de notre langue, ou il n’y subsistera que comme un de ces mots barbares et surannés dont on ne se sert plus, parce que l’idée qu’il représente est anéantie. Mais, Messieurs, ce n’est pas même la tolérance que je réclame, c’est la liberté. La tolérance ! Le support ! Le pardon ! La clémence ! Idées souverainement injustes envers les dissidents tant qu’il sera vrai que la différence de religion, que la différence d’opinion n’est pas un crime. La tolérance ! Je demande qu’il soit proscrit à son tour ; et il le sera, ce mot injuste qui ne nous présente que comme des citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne (…) ». Mirabeau avait, le 22 août 1789, participé au nom de la liberté à cette dénonciation, empreinte de grandeur, de la tolérance :« Je ne viens pas prêcher la tolérance. La liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux un droit si sacré, que le mot tolérance qui essaye de l’exprimer me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même, puisque l’existence de l’autorité qui a le pouvoir de tolérer l’atteinte à la liberté de penser est tyrannique par cela même qu’elle tolère et qu’ainsi elle pourrait ne pas tolérer.»


Bibliographie :

-Bichara Khader. Le Monde arabe expliqué à l’Europe. Histoire, Imaginaire, Culture, Politique, Economie, Geopolitique. Edition L’Harmattan. Paris, 2009.

Webographie :

-Hunyadi Mark, « À l’aube du monde commun : la tolérance, mise en latence de conflits continués », Revue de métaphysique et de morale, 2/2008 (n° 58), p. 191-205. In : Cairn. URL : https://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2008-2-page-191.htm

-Guillot Gérard, « Autorité, respect et tolérance », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 3/2009 (Vol. 42), p. 33-53. In : Cairn. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2009-3-page-33.htm

-Baldine Saint-Girons « La tolérance est elle une vertu ? » Études littéraires 321-2 (2000): 147–160. In : Erudit. Etudes littéraires. URL : http://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2000-v32-n1-2-etudlitt2267/501262ar/

-Girard Alain. Attitudes des Français à l’égard de l’immigration étrangère. Enquête d’opinion publique. In: Population, 26ᵉ année, n°5, 1971. pp. 827-875. In : Persée. URL : http://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1971_num_26_5_5364

-Stephanie Le Bars. Interview d’Abdennour Bidar. 74% des Français jugent l’Islam intolérant. In : Le Monde. Le blog. Religion. 24 janvier 2013. URL : http://religion.blog.lemonde.fr/2013/01/24/74-des-francais-jugent-lislam-intolerant-les-musulmans-doivent-entendre-cet-avertissement/

-Alexandre Pouchard. Les actes islamophobes ont bondi en 2015, les actes antisémites encore à un niveau élevé. In : Le Monde. Les Décodeurs. 20 janvier 2016. URL : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/01/20/les-actes-islamophobes-ont-bondi-en-2015-les-actes-antisemites-encore-a-un-niveau-eleve_4850653_4355770.html

 

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