L’ alévisme en Turquie (Partie 1) – Une identité complexe et multiple

Si la Turquie moderne, depuis sa création, donne l’image de l’existence d’un seul islam homogène, c’est loin d’être le cas. La population alévie est la plus importante minorité religieuse en Turquie même si l’alévisme a toujours été considéré par les autorités comme étant hétérodoxe au sunnisme. La confession ou religion ou philosophie (selon les acteurs) alévie est donc non reconnue institutionnellement (contrairement aux chrétiens, aux arméniens ou aux juifs) comme minorité. Ainsi, depuis le Traité de Lausanne, les alévis sont considérés de facto comme faisant partie des 99% des turcs musulmans.

Complexité identitaire

Cependant, cette reconnaissance officielle faisant d’eux des musulmans semble en contradiction avec la réalité quotidienne des alévis. De par leur rapprochement du chiisme et leur particularité syncrétique, les alévis ont, depuis l’Empire Ottoman, été considérés comme des hérétiques ou des traitres (par les sunnites) et donc systématiquement massacrés. Même sous la République de Turquie, pourtant laïque, ils ne seront pas épargnés.

Aujourd’hui, dans un contexte de globalisation, l’alévi n’est plus cantonné dans son Anatolie historique natale et semble être présent aussi dans les grandes villes turques mais aussi européennes. Ce qui, pour plusieurs observateurs, complique considérablement la compréhension de l’objet (d’étude) d’un point de vue religieux mais aussi politique…

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Xavier MARTIN 2009

Ainsi, cette identité qu’on qualifie de complexe et multiple, semble avant tout religieuse. Pourtant, si certains considèrent l’alévisme comme une religion, d’autres n’y voient qu’une philosophie, une culture ou encore une façon de vivre. Et, si certains alévis se considèrent comme musulmans, d’autres ne se reconnaissent absolument pas dans l’islam.

Dans un contexte politique contemporain, autant de diversités à la base même de la définition identitaire, nous offre forcément une diversité de positionnements et de revendications politiques et sociales, ce qui est le cas des alévis en Turquie. Mais avant de parler de politique turque (Partie 2 et Partie 3), traitons d’abord le volet culturel et religieux.

Qui sont les alévis de Turquie ?

Les Alévis représentent environ 20% de la population en Turquie. On estime en effet leur nombre entre 12 et 20 millions.

Pensée et philosophie

L’alévisme est l’héritier d’un vieil syncrétisme religieux qui remonte au Moyen-Âge et qui s’est développé dans un contexte rural anatolien. Il est essentiellement caractérisé par l’adoration de Ali et sa famille. Il honore donc la trinité Dieu, Mohamed et Ali ce qui par ailleurs les rapproche considérablement des chiites duodécimains.

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Une cérémonie alévie (de gauche à droite : les photos d’Ataturk, Haci Bektas Veli et l’imam Ali) – Source: Today’s Zaman

D’une manière générale, la théorie alévie développe un enseignement ésotérique et pratique l’interprétation du Coran, considéré comme ne pas étant le coran « vrai » mais seulement une parole humaine.

Pratiques religieuses

Leurs lieux saints et maitres spirituels alévis sont en Turquie. Aussi, ils ne fréquentent pas les mosquées (mais des cem evi) et leurs maitres spirituels d’appellent des « dede ».

Les alévis sont aussi connus pour leur décontraction vis-à-vis de certains préceptes de l’islam sunnite. À cet égard, la consommation d’alcool est permise et le jeûne de ramadan est non respecté. Aussi, l’utilisation de l’alcool, de la musique et de la danse rituelle sont pratiqués dans les cérémonies d’initiation.

De plus, les alévis soutiennent une égalité des genres et font participer les femmes aux liturgies et aux cérémonies. Les alévis ne pratiquent en principe pas de prosélytisme puisqu’on né alévi et on ne s’y converti pas. La langue religieuse utilisée reste principalement le turc et non l’arabe comme pour la majorité sunnite.

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Source : unesco.org

Stigmatisation et dissimulation 

C’est dire à quel point la « communauté » alévie est difficilement définissable et identifiable. L’alévité en général n’a aucun, ou très peu, de signes extérieurs, d’autant plus que les siècles de brimade les ont poussés à pratiquer la « takiyye » (dissimulation). Cette dissimulation, pratiquée en outre par plusieurs courants ou religions inspirés du chiisme, est un moyen d’échapper à la persécution et à la discrimination. Une brimade est de plus en plus importante avec l’exode rural et l’installation des alévis dans de grandes agglomérations comme Istanbul ou Ankara ou encore en Europe à Berlin ou dans d’autres villes industrielles.

Diversité dans les pratiques religieuses et culturelles

Même si une grande partie des croyances et des coutumes est partagée par l’ensemble des alévis, il peut exister en revanche une diversité dans les pratiques religieuses et culturelles. La diversité interne au sein même de l’alévisme est donc réelle : elle est linguistique, religieuse ou ethnique mais aussi sociale.

Les différents chercheurs, essentiellement anthropologues et sociologues, distinguent d’une part des différences ethniques : soit des alévis türkmen, des alévis turcs ou encore des alévis siraç (installés en Anatolie centrale). Et, d’autre part, des différences de nature linguistique.

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Présence alévie et régions turques

Élise Massicard distingue à cet égard principalement trois groupes :

  • Les turcophones qui sont majoritaires (environ les 3/4) et qui vivaient, avant l’exode rural, en Anatolie Centrale (le triangle Kayseri-Sivas-Divrigi) et autour d’Hacibektas et d’Ankara.
  • Les kurdophones (dont la langue maternelle est le kurmanci ou le zaza) vivaient et vivent dans la région de Tunceli, Erzincan, et Kars. On estime ainsi que le tiers des kurdes en Turquie soient alévis.
  • Les « Nusayris » sont les alévis arabophones (ils vivent surtout au sud du pays, à Adana et dans la région d’Iskenderun) – ils sont peu nombreux et proches des alaouites de Syrie. Ils sont par ailleurs peu de liens historiques avec les alévis de Turquie et sont considérés par d’autres chercheurs comme n’étant pas alévis.

Coup de coeur L’Orient Expressif

Têtes de turques: Projet Web-documentaire d’étudiants de l’école de journalisme de Toulouse qui tente de comprendre comment les femmes vivent les mutations de la Turquie.


Bibliographie

 

 

 

 


À Suivre

  • Partie 2 : Des différences entre alévis et sunnites en Turquie ? – L’histoire d’une persécution
  • Partie 3 : Mouvements et engagements politiques

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