L’ alévisme en Turquie (Partie 3) – Entre persécution et engagement politique

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La persécution des alévis en Turquie n’est pas récente. Elle a commencé sous l’Empire Ottoman puisqu’ils ont été victimes de massacres systématiques. On les appelaient à l’époque Kızılbaş, qui signifie en turc « tête rouge » et renvoit à l’ordre soufi chiite qui a fondé la dynastie safavide en Perse. Les massacres ont donc été autant pour des raisons religieuses que pour des raisons politiques, puisqu’on les accusait de proximité avec les safavides (principal ennemi de l’Empire Ottoman).

L’histoire d’une persécution: l’affaire Dersim et les autres.

Si les alévis avaient bien accueilli la laïcité kémaliste ainsi que les réformes imposées par Mustafa Kemal Atatürk, leur situation n’en sera pas moins changée. Autant dire que la laïcité qui devait donc leur garantir l’égalité et la justice et des droits dans la Turquie contemporaine s’est retournée contre eux.  C’est dans un contexte de volonté d’établissement forcé des populations (avec la loi sur l’établissement forcé n°250 de 1934) que le massacre le plus marquant et symbolique des alévis a eut lieu entre 1937 et 1939 à Dersim (devenue Tunceli).

Ce massacre qui a fait des dizaines de milliers de morts et autant d’exilés et qui a rendu la province interdite d’accès aux étrangers jusqu’en 1966 et pratiquement oubliée de tous les investissements publics et privés, est devenu la principale composante de la « question alévie » en Turquie. Le massacre de Dersim qui va devenir, à force d’utilisation politique par tous les acteurs turcs et aussi européens, « l’affaire Dersim » ne cessera jamais d’être au cœur de l’actualité politique en Turquie.

De plus, souvent assimilés à l’ennemi de l’intérieur, ou du moins à un élément perturbateur, certains des alévis furent les cibles d’une campagne d’extermination bien après Dersim et vont subir un grand nombre de pogroms dans les décennies 1970 et 1990.

Plusieurs actes de violences à leur égard sont recensés. En effet, les alévis sont d’une part pris pour cibles de pogroms dans les années 70, à Malatya et à Maraş (à Kahramanmarş) en 1978 ou encore à Çorum en 1980, et d’autres part seront victimes des affrontements droite/gauche dans les années 70.

Sans oublier le drame de Sivas le 2 juillet 1993 à l’Hôtel Madimak dans lequel on retrouvera 37 morts « alévis » brulés vifs à cause d’un incendie provoqué par des islamistes radicaux. Aussi, dans le quartier stambouliote de Gazi, 4 cafés et 1 pâtisserie fréquentés par des alévis sont pris pour cible de tirs le 12 mars 1995 faisant aussi plusieurs morts.

Cette mémoire alévie caractérisée par une persécution à la limite de la « martyrisation » a été ravivée plus récemment par la mort d’un alévi : Ethem Sarısülük qui fait partie des 4 manifestants morts aux évènements du Parc Gezi en 2013 à Istanbul.

La persécution et l’engagement politique en Turquie 

Cette série de persécutions et de massacres est à vrai dire révélatrice d’un fait politique important dans la Turquie d’hier comme d’aujourd’hui. À cet égard la population alévie a toujours représenté une force d’opposition éventuelle et importante au régime. Qu’il ait été kémaliste ou pas, le régime s’est toujours basé sur une unité politico-religieuse turque avant tout mais aussi sunnite hanéfite. Même si les alévis se sont mobilisés dans des cadres politiques à caractère universel et turc (dans la gauche notamment) plutôt qu’identitaires (comme les kurdes par exemple), mettant par ailleurs fin au mystère alévi, jamais ils n’ont réussi à se faire voir comme tels.

Malgré le fait que, depuis les années 80, des mouvements identitaires portés par des organisations de type plus moderne comme les associations par exemple ont commencé à revendiquer la reconnaissance de l’alévité en Turquie, l’absence d’homogénéité a tout simplement fait de ce mouvement identitaire un mouvement sans identité.

Les alévis et la République : un défi pour le nationalisme et la laïcité

Nous ne pouvons étudier le mouvement politique alévi sans nous interroger sur les relations qu’entretiennent les alévis avec la République. Élise Massicard s’est d’ailleurs interrogée sur la nature du lien entre M. Kemal Atatürk et les « kémalistes » alévis. Selon ses conclusions, ce lien ne semble tout simplement pas évident puisque, selon les statistiques, si tous les alévis ne votent pas pour la gauche, tous les villages votant à gauche sont par ailleurs alévis. Cette donnée d’alignement politique devient moins significative si l’on considère toutes les persécutions et les massacres dont ont été victimes ces derniers. L’exclusion de l’Anatolie « alévie » des investissements et des ressources de l’État dont souffre la région montrent aussi un alignement politique contradictoire.

Ce qui reste sûr c’est bien le soutien que les alévis ont manifesté pour la laïcité en Turquie. Ils ont par ailleurs, au début de la République, accepté de transformer une partie de leurs croyances en éliminant par exemple le système des « dedelik », la catégorie des prêtres alévis qui devaient se marier qu’entre eux. L’adhésion alévie au programme républicain n’est donc pas contestable dans ce sens.

Cependant, les gouvernements et autorités semblent, lorsqu’ils n’ignorent pas tout simplement l’existence de la particularité alévie, vouloir les assimiler, les considérant comme une variante culturelle et folklorique de l’islam sunnite «  officiel » . Ceci trouve son explication dans le processus de construction même de la République de Turquie. Partant du fait que la nation turque a été définie dès la fin de l’Empire Ottoman par deux critères indissociables : l’islam et à la «  urquicité » , aucun groupe au sein de la Turquie ne peut donc être reconnu comme non-musulman ou non-turc. L’exemple le plus flagrant reste celui des kurdes qui sont considérés par certains comme des « turcs des montagnes » . Ainsi, les kurdes, les arabes et les alévis vont être purement considérés comme turcs parce que musulmans, ou inversement, musulmans parce que turcs.

C’est d’ailleurs pour cette raison que les Alévis, malgré les promesses du Traité de Sèvres, se retrouvèrent depuis le Traité de Lausanne comme une minorité institutionnellement sans statut. Dans le contexte de la laïcité turque, où le service religieux sunnite de rite hanéfite dit « Diyanet » est le seul autorisé par l’État à financer et gérer le culte musulman, les alévis et leurs pratiques religieuses sont ignorés et ce même s’ils sont considérés comme musulmans.

Des positionnements politiques et revendications diverses et polymorphes

Par ailleurs, la « question alévie » n’est pas seulement caractérisée par des désaccords quand à la définition même de l’alévisme : une identité, une religion, une philosophie, une ethnie ou tout simplement une manière de vivre. Des désaccords politiques, dus en général à ces divisions d’ordre identitaire, divisent aussi la communauté alévie.

Aujourd’hui, nous constatons que plusieurs alévis ont choisi d’intégrer des partis kémalistes comme le CHP. Nous pouvons citer à titre d’exemple le responsable du parti depuis 2010 qui est d’ailleurs l’alévi zaza (alévi kurde), Kemal Kılıçdaroğlu ou encore l’ancien député CHP de Tunçeli, Hüseyin Aygün. Hüseyin Aygün a en outre défrayé la chronique en annonçant en 2011 qu’Atatürk et le CHP étaient bien conscients et ont bien perpétré le massacre de Dersim, contrairement à ce que l’histoire officiellement a longtemps déclaré.

D’autres alévis ont choisi le milieu associatif comme terrain politique : la Fondation des « Cem », l’Association des services religieux alévis, la Fédération des fondations alévies. Et enfin la confrérie « Bektaşi », principale confrérie alévie reste attachée à son particularisme religieux de confrérie soufie (à travers la Fédération Bektaşi).

Les revendications politiques et religieuses « alévies » vont être diverses et différentes, souvent opposées selon chaque groupe, ce qui rend la question alévie encore plus complexe. Ainsi, l’ensemble des alévis critiquent la « Diyanet İsleri Bakanlığı » (Direction des Affaires religieuses) mais restent partagés sur la solution à adopter. Certains souhaitent la réforme de la Direction des Affaires religieuses avec notamment la création d’une instance ou une entité en son sein même qui s’occuperait officiellement de la religion alévie. Ceux-là même vont profiter du postulat kémaliste, qui reconnait l’alévisme comme faisant partie de l’islam, et réclament une reconnaissance officielle des cemlerivi, les lieux de culte alévis et la prise en charge financière du clergé alévi par l’État. D’autres alévis dont les bektaşi sont en revanche pour la suppression de l’instance dont l’existence est considérée comme contraire à la laïcité turc.

À cet égard, les alévis demandent aussi la suppression des cours obligatoires de religion, dispensés à l’école primaire et secondaire, dans la mesure où ces derniers au fil du temps se sont transformés en cours sur la religion officiellement sunnite hanéfite. Un rétablissement du nom originel de Tunceli (en Dersim) fait aussi partie des revendications des manifestations alévies accompagnées de demandes d’excuses officiels de l’État pour le massacre de Dersim. Des excuses qui vont d’ailleurs être formulées par le 1erministre Recep Tayyip Erdoğan en novembre 2011.

 

Bibliographie

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