« Féminisme islamique » : au-delà des fantasmes essentialistes, déconstruire une notion controversée

       « Humains, nous vous avons créé d’une paire unique constituée d’un homme et d’une femme et nous vous avons constitués en tribus et nations pour que vous puissiez vous connaître mutuellement. Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux ». 

(Sourate : Al-Hujurat, verset 13)[1].

 

Alors que l’image courante de la « femme en islam » se veut monolithique, profondément patriarcale et trouverait son essence dans les textes religieux eux-mêmes, les féministes islamiques s’appuient directement sur le Coran et le tawhid, le message coranique d’égalité des sexes, pour revendiquer leurs droits.

L’idée que les féministes islamiques seraient victime d’une « fausse conscience »[2], victime de l’antagonisme entre émancipation féminine et islam est souvent relayé dans les médias occidentaux : comment les femmes pourraient-elles œuvrer autrement qu’à leur émancipation ? Nombreuses controverses ont posé la question de l’impossible adéquation des termes « féminisme » et « islam » alors que rares sont ceux qui s’interrogent sur « les femmes dans le judaïsme » ou de « la femme chrétienne ». Interrogeons cette vision de l’imaginaire qu’on incombe souvent à l’islam entre réalité statique et sexisme.

Emergence et définition d’un concept : entre débat universitaire et activisme 

Les premières intellectuelles nommées « féministes islamiques » ne sont pas issues du monde arabe. C’est en Iran, en Malaisie, en Afrique du Sud ou encore en Indonésie que de telles figures émergent. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’elles se propagent dans le monde arabe comme en témoigne l’utilisation du terme nisa’iyya équivalent dans la langue arabe de féminisme ou de la lutte pour l’égalité des sexes à l’intérieur du cadre musulman[3]. Le mouvement prône un retour aux sources religieuses et de l’ijtihad, soit un effort de contextualisation afin de rompre avec l’interprétation patriarcale et sexiste du Coran. Ces femmes prônent une révision du fiqh (jurisprudence islamique) et une nouvelle vision du tafsir (exégèse et commentaire du Coran).

Cependant, dès l’époque de la Révélation coranique des formes de contestation contre l’autorité patriarcale émergent. Um Salama, épouse du Prophète exige de ce dernier que le message divin s’adresse directement aux femmes. Contrairement à une croyance ethnocentrique occidentale, le féminisme au sein de l’islam est bien endogène. Des siècles plus tard, il est particulièrement présent dans le renouveau intellectuel du XIXe siècle qu’est la Nahda (renaissance arabe), mais aussi lors des luttes nationalistes et anticoloniales.  Dans les années 1970, les féministes musulmanes sont proches du militantisme islamique : la première fois que le terme « féminisme islamique » est employé, il sert à désigner des militantes iraniennes lors de la révolution islamique de 1979. Pour Stéphanie Latte Abdallah, historienne et politologue, ces féministes iraniennes ont d’abord pensé la révolution de 1979 en termes de revendication pour les droits des femmes. En ce sens, Rouhollah Khomeyni avait eu à cette période un discours concernant leurs droits. Mais déçues par la révolution, ces femmes finissent par travailler elles-mêmes les textes religieux dans les années 90 et s’engagent dans des réflexions théologiques.

Or, dans les années 1990, le terme « féminisme islamique » reste l’apanage des intellectuels et des universitaires. Un décalage entre l’utilisation du concept et l’utilisation qu’en font ces féministes musulmanes elles-mêmes est flagrant. Les militantes ne se revendiquent que très peu par ce terme et en sont souvent critiques. D’autres le refusent tout simplement comme Fatima Mernissi, auteure de l’ouvrage Women and Islam : An Historical and Theological Enquiry (1991). Si cette dernière est à l’origine d’un texte fondateur du féminisme islamique, elle se revendique comme « féministe » et non comme « féministe musulmane ».

Vers un féminisme post-colonial

La violence faite aux femmes serait-elle inhérente à la culture musulmane ? Si en France il représente un argument politique souvent mobilisé, il semble nécessaire de décoloniser et de désessentialiser toute la lecture du féminisme et de l’islam. Aujourd’hui, qu’une femme puisse choisir de porter le voile dérange, qu’elle se présente comme féministe encore plus. Le voile est perçu comme le symbole ultime de l’oppression de la « femme musulmane ».  Frantz Fanon a abordé sous le titre « la bataille du voile » l’enjeu du voile lors de la colonisation. Le thème du dévoilement de la femme algérienne faisait partie intégrante de la prétendue mission civilisatrice des colons. En Algérie, des cérémonies de dévoilement sur la place publique à Alger ont été une pratique courante durant l’époque coloniale. Le voile est alors l’un des grands leitmotivs pour prouver le bien-fondé de la présence française en Algérie.

Image de propagande de l’Etat français en 1958 pour convaincre les femmes algériennes de se dévoiler (TV5MONDE : Viols, voiles, corps de femmes dans la Guerre d’Algérie, Emission de 2014[4])

Pourtant, il semble que cette thématique continue d’alimenter nombres fantasmes et interrogations. Récemment, le 6 janvier 2017 sur le plateau de France 2, l’ancien Premier ministre Manuel Valls partageait son inquiétude sur une certaine « mode du voile » dans les banlieues françaises, dénonçant un sexisme dont seraient victime d’abord les jeunes filles musulmanes. Alors qu’il échange avec Attira Trabelsi, entrepreneuse et militante de l’association Lallab se définissant comme musulmane et féministe, il est intéressant de noter comment cette jeune femme questionne l’imaginaire de la femme musulmane qui lui est souvent associée. Manuel Valls dans son allocution se dit lui très franchement « féministe ». Mais pourquoi dénoncer systématiquement un sexisme inhérent à la « culture musulmane » en brandissant l’étendard du voile ? Il est alors nécessaire de questionner le « féminisme d’Etat » selon le Collectif Féministe pour l’Egalité, créé en 2004 après l’adoption de la loi sur l’interdiction de tout signe religieux à l’école. Ce collectif rappelle que le féminisme n’a jamais été un mouvement homogène et qu’il est légitime que toutes et tous ne puissent se reconnaître dans le féminisme d’Elisabeth Badinter[5]. Ces femmes dénoncent alors l’instrumentalisation du mouvement féministe via la promotion d’une doxa mainstream imposée comme norme et relayée par les institutions en faisant de la laïcité et du féminisme deux réalités consubstantielles. Les féministes dites islamiques se positionnent contre la « doxa » féministe et de son courant majeur. Elles cherchent à transcender la dichotomie entre « religieux et laïc », entre « Orient et Occident ». Leur but : distinguer clairement ce qui est du ressort du patriarcat et ce qui relève de la religion.

De la nécessité de parler des « féminismes islamiques »

Les féministes islamiques déstabilisent car elles remettent en cause les grilles de lecture conventionnelles comme le rappelle Asma Lamrabet, médecin marocaine et directrice du CERFI   (Center for Women’s Studies in Islam) à Rabat. Il serait incorrect de parler d’un « féminisme islamique » au singulier. Une démarche qui reviendrait à enfermer le courant dans une image monolithique de l’islam et de la femme. L’hétérogénéité socioculturelle des femmes musulmanes dites féministes est multiple et renvoie avant tout à des réalités locales dans laquelle la lutte pour l’égalité s’exprime. En effet, pour une femme, revendiquer ses droits dans un contexte où être musulmane c’est être une minorité alors que le fait religieux est vu comme marginal ou alors s’exprimer en tant que femme musulmane dans un pays majoritairement musulman sont deux perspectives très différentes.  Puisque les féminismes islamiques sont protéiformes, ils désignent avant tout l’activisme de femmes œuvrant pour la défense de leurs droits dans des contextes historiques, sociaux, économiques différents, avec des objectifs et des revendications qui dépendent de la diversité de ces contextes.

[1] ALI, Zahra. Féminismes islamiques. La fabrique éditions. 2012.

[2] MAHMOOD, Sabaa. Politique de la piété : le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique. Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui / Genre & sexualité », 2009

[3] BADRAN, Margot. Islamic feminism: what’s in a name ». Al Ahram Weekly. 2002.

[4] TV5 Monde 30 octobre 2014.

[5] France culture, « Ne nous libérez-pas on s’en charge. Women’s power les nouveaux féminismes », 26 juillet 2016

Bibliographie :

Ouvrages

  • ALI, Zahra. Féminismes islamiques. La fabrique éditions. 2012.

L’ouvrage de Zahra Ali est une très bonne introduction pour comprendre l’émergence du féminisme islamique comme concept intellectuel. Il présente l’intérêt de donner la parole à des femmes qui ont participé à la diffusion de ce vocable alors que leurs positionnements divergent.

Articles de presse

  • BADRAN, Margot. “Islamic feminism: what’s in a name”. Al Ahram Weekly. 2002.

Margot Badran donne une définition du féminisme islamique et un aperçu historique de l’émergence du concept. Elle insiste aussi sur la méthodologie qu’utilisent les féministes islamiques en termes de relecture du Coran.

Articles scientifiques

Emissions de radio

Colloques et conférences

  • Institut du monde arabe : Rendez-vous de l’Histoire du monde arabe autour du thème « féminisme islamique, ou la contestation des pouvoirs par la théologie », 21 mai 2016.

Ce colloque présenté à l’Institut du monde arabe et retransmis sur sa chaîne youtube permet d’avoir différents points de vues sur le féminisme et notamment celui de Wassyla Tamzali, militante féministe algérienne, ex-directrice des Droits des femmes à l’UNESCO pour qui la défense de l’égalité homme femme ne peut que se réaliser en dehors du cadre religieux. Elle remet alors totalement en cause le concept de « féminisme islamique » qu’elle considère comme un courant d’intellectuel occidental.

Asma Lamrabet questionne le sentiment de malaise que provoque le concept de « féminisme islamique », à la fois pour les savants musulmans et pour les occidentaux, car il brise les grilles de lectures traditionnelles.

 

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