Bassem Youssef ou la courte histoire de la satire politique en Égypte

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Bassem Youssef sur plateau de Al-Bernameg

Il y a exactement 1 mois, le célèbre humoriste et présentateur télé égyptien Bassem Youssef annonçait la fin de son émission de satire politique Al-Bernameg (Le Programme). Une aventure qui aura duré 3 ans et qui a vu passer une émission sur YouTube à une super production qui revendique plus de 30 millions de téléspectateurs.

Ainsi, quelques jours après la victoire très attendue à 96% de l’ex-maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, le satire politique le plus célèbre du monde arabe jette l’éponge, fatigué de toutes les pressions qu’il subit depuis 3 ans et met fin à son émission.

Il déclare, lors de la conférence de presse, que:

« En l’état actuel, ce programme n’aura pas la permission d’être diffusé sur une chaîne égyptienne, ni sur une chaîne arabe. »

« L’ambiance n’est plus propice à des spectacles d’humour »

« Nous vivons la plus belle époque de la démocratie, et celui qui dit le contraire, qu’on lui coupe la langue ! »

“L’arrêt de notre émission est une victoire”

« Je suis fatigué. Fatigué de la pression et d’être inquiet pour ma sécurité et celle de mes proches […] L’annulation du spectacle est un message plus fort que tout ce qui pourrait être dit dans l’émission. En fin de compte mon message a été délivré. »

Les débuts de Bassem Youssef et Al-Bernameg

Bassem Youssef, chirurgien cardiologue de formation, se fait connaitre sur YouTube après le 25 juin 2011 (plus connue en Égypte comme la « journée de la colère »). À ses débuts, il publie de courtes vidéos qu’il enregistre chez lui et dans lesquelles il parodie la télé officielle ainsi que sa propagande qui essayait de discréditer la mobilisation à la Place Tahrir (Le Caire) .

Il s’inspire essentiellement du satiriste américain John Stewart et de son émission The Daily Show mais, en Égypte et dans tout le monde arabe, c’est avant tout un ton nouveau et révolutionnaire dans le paysage audiovisuel. D’ailleurs, tout de suite Bassem Youssef et son concept se font remarquer et il sera même nommé par Time Magazine comme l’une des « 100 personnes les plus influentes dans le monde »

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Bassem Youssef et John Stewart

 

Le début des problèmes

Les pressions sur le présentateur et son Al-Bernameg diffusé dans la chaine CBC commencent surtout sous la présidence de Morsi. Le 30 mars 2013, le procureur général va ordonner son arrestation pour atteinte et insulte à l’islam et au président Morsi. Mais étrangement malgré son acharnement et sa critique des Frères Musulmans, l’émission ne sera jamais arrêtée ni interrompue.

L’événement saillant sera la représentation du personnage Gamahir (« les masses ») dans un des épisodes de l’émission après le «coup d’État militaire du 3 juillet 2013». Cette Gamahir, «une allégorie de l’Égypte en midinette libidineuse qui se tortille au téléphone en robe de chambre sous une couverture léopard pour raconter ses déboires amoureux dans une fameuse émission de radio nocturne», va faire passer le rapport entre le peuple égyptien et ses dirigeants comme une histoire amoureuse ou une relation conjugale très complexe grâce à des jeux de mots brillants.

Mariée à un islamiste (Morsi) qu’elle n’aime plus et dont elle va se débarrasser (emprisonnement de Morsi et des Frères Musulmans) grâce à son cousin «le militaire» (Al-Sissi) dont elle est sous le charme, Gamahir sera obligée de se contenter d’une relation « constitutionnelle » (à défaut d’une « relation passionnelle ») avec un homme que son cousin lui a présenté (le président de la République par intérim Adly Mansour). En définitive, Gamahir malgré toutes ses relations, avoue préférer son cousin le militaire, « qui réalise tous ses désirs de femme », fort et « un peu dominateur » et pense suivre la tradition familiale en épousant un militaire: « dans la famille, c’est comme ça, on se prend des officiers. Y en a qui prennent des médecins, des ingénieurs, nous, on se prend des officiers depuis soixante ans » (référence à l’histoire de la République d’Égypte dont les présidents sont tous des militaires).

Après cet épisode, CBC (chaine privée soutenant massivement l’armée) met fin au contrat qui la liait à Bassem Youssef (Novembre 2013) mais il sera repris par MBC Masr (le géant des médias saoudien et aussi première chaine panarabe) le 7 février 2014. Malgré tout cela, la chaine MBC Masr sera victime de mystérieux brouillages « tachwich » pendant les heures de diffusion d’Al-Bargnameg.

Une première interruption va être annoncée par Bassem Youssef à compter du 19 avril pour deux semaines de vacances, mais MBC Masr va prolonger cette pause jusqu’au 30 mai afin de ne pas influencer « les électeurs et l’opinion publique » lors des élections présidentielles du 26 et 27 mai.

L’arrêt de l’émission

Il est clair qu’à travers Al-Bernameg, en n’épargnant ni les Frères Musulmans ni les militaires, Bassem Youssef a su se faire très rapidement des ennemis.

Dans la conférence de presse du 2 juin 2014, Bassem Youssef s’est interdit de désigner un coupable. Mais malgré ses efforts de mettre hors de cause la chaine MBC qui subit elle-même des pressions, il reste qu’il est très difficile d’en dire autant du régime saoudien. Il a aussi écarté toute possibilité de retour sur YouTube et n’a donné aucun détail sur ses projets futurs.

La fin de l’émission a peut-être été un soulagement pour nombreux des acteurs politiques égyptiens dont essentiellement les forces armées ainsi que leurs partisans, mais c’est aussi un bon en arrière pour la liberté d’expression en Égypte. L’acharnement sur Bassem Youssef et son émission que ce soit de la part des Frères Musulmans ou encore de l’Armée a fait de lui un symbole « d’une liberté d’expression bafouée » et son retrait « forcé » de la scène médiatique, très applaudit par tous les journalistes égyptiens (qui le soutenaient 6 mois plus tôt) est aujourd’hui un coup dur pour les droits et libertés dans un pays dont les habitants se battent depuis 3 ans dans le sang pour une vie libre, décente et digne.


 

Pour aller plus loin:

Compte Tweeter de Bassem Youssef

Portrait de l’Égypte en Midinette, L’HUMORISTE BASSEM YOUSSEF SUR UNE CORDE RAIDE  de Claire Talon (Orient XXI)

Programme commun sur les écrans arabes : fin de l’émission Al-Barnameg de Bassem Youssef de Yves Gonzalez-Quijano (Blog culture et politique arabes)

 

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